Nous autres, civilisations…

[Cet article est le troisième d’une série consacrée à l’échec de l’antiracisme. De nombreux intellectuels progressistes critiquent aujourd’hui les « dérives » indigénistes des mouvements prétendument antiracistes. Nous ne remettons pas en question la sincérité de ces condamnations mais pensons que, pour être fertile, la critique doit remonter aux fondements de l’antiracisme politique, où se trouvent les germes de ces « dérives ». Ainsi seulement pourrons-nous reconstruire une réflexion et une action politiques ayant encore quelque chance d’empêcher la dislocation de nos sociétés.]

Nous avons expliqué, dans le premier article de notre dossier, que le « privilège d’amalgame » permettait à l’idéologie dominante de décréter quels événements étaient significatifs de « faits sociaux » et lesquels n’étaient que des « faits divers » isolés. Nous avons vu que le choix des faits significatifs reposait sur une évaluation de la « pertinence politique » de la généralisation : quelles conséquences positives ou négatives résulteront de l’énoncé de cette vérité générale. L’aveuglement de la pensée antiraciste était donc à chercher dans l’évaluation de la gravité des différents faits sociaux.

Le deuxième article a étudié le « biais de labellisation », qui empêche d’accorder de la considération aux souffrances des personnes. Celui-ci se propose d’étudier l’aveuglement face aux dangers encourus par l’équilibre social, la société dans son ensemble. Cet aveuglement s’explique par trois grands biais.
Le premier concerne le passé. Systématiquement réduit à une opposition entre gentils et méchants, le passé ne peut plus nous apporter de leçons car nous refusons de considérer les conditions d’éclatement des grands drames.
Le second concerne le présent : aveuglés par un ethnocentrisme radical, nous sommes incapables d’imaginer que des gens puissent penser différemment de nous. Comme nous nous croyons moralement irréprochables, nous n’envisageons pas qu’un autre puisse avoir de mauvaises intentions.
Le troisième, enfin, concerne le futur. Nous oublions un aspect fondamental de la condition humaine : la succession des générations. Nous mourrons un jour et laisserons le monde à nos enfants, qui n’auront pas les mêmes idées que nous.

***

Le passé : les impossibles leçons de l’histoire

Le premier biais concerne donc la lecture du passé. L’histoire récente nous offre de nombreux exemples de conflits civils, les plus connus en France étant ceux ayant enflammé les Balkans, l’Afrique du Sud et le Liban. Dans chacun de ces cas, une analyse utile de ces conflits, si l’on voulait éviter de « refaire les erreurs du passé », consisterait à nous interroger sur les causes de leur éclatement. On comprendrait alors les multiples difficultés posées par la cohabitation de plusieurs peuples dans un même pays et, dans une plus ou moins grande mesure selon les cas, sur une même terre : Serbes, Croates, Bosniaques, Kosovars en Yougoslavie ; Xhosa, Zulu, Sotho, Koï-San, Boers et Anglais en Afrique du Sud ; Druzes, chrétiens et musulmans de toutes sortes au Liban. On en tirerait peut-être quelques grandes règles politiques et l’on ressentirait une certaine mélancolie devant le spectacle tragique de conflits sans coupables bien déterminés.

Pourtant, cette lecture, permettant de tirer les leçons politiques des conflits, est le plus souvent étouffée, dans le traitement médiatique ou le récit historique grand public, par une autre approche, consistant à nommer des coupables. Ainsi, dans les trois conflits mentionnés plus haut, les médias occidentaux désignèrent rapidement comme responsables les Serbes, les blancs racistes, et les « phalangistes » chrétiens. Ils désignèrent, en face d’eux, des victimes ou des « gentils » : les Kosovars, l’ANC de Nelson Mandela, les « islamo-progressistes ». Il n’est évidemment pas, en soit, systématiquement injustifié de pointer des responsabilités : les torts ne sont pas toujours également partagés. Cependant, cette lecture purement moralisatrice interdit toute analyse des conditions d’éclatement des conflits car ceux qui essaient de s’y intéresser sont immédiatement suspects de complaisance pour les « méchants ».

Le passé ne nous dit alors plus qu’une chose : « Le contexte politique, démographique, culturel qui entraîne la haine ne compte pas ; seule la haine conduit aux guerres. Si les Serbes, les blancs ou les Libanais chrétiens n’avaient pas été racistes ou suprémacistes, la concorde aurait régné entre les communautés. » Dès lors, dans l’évaluation de la pertinence politique de tel ou tel discours (cf. Le privilège d’amalgame), le risque pour la paix civile est totalement sous-évalué par rapport au risque de « stigmatisation » car notre vision déformée de l’histoire nous fait croire que seule la stigmatisation est responsable des guerres civiles. Ce biais explique en partie l’aveuglement (voire les mensonges) de nos journalistes et responsables politiques face à la montée des tendances séparatistes : seule la désignation du danger leur semblait menacer la paix civile.

Le présent : l’ethnocentrisme radical

Le second biais concerne la lecture des faits du présent. Par une sorte de cartésianisme réducteur ou d’universalisme mal compris, nous croyons que tous les esprits humains sont les mêmes. Nous sommes ainsi incapables d’admettre l’existence de certaines attitudes, qui nous semblent trop étrangères. Celles-ci vont des comportements les plus purement instinctifs (car notre cartésianisme simplet nous incite à chercher des raisons rationnelles à toute action, le « moi » étant réduit à l’esprit, et à ignorer notre part d’instinct) aux positionnements idéologiques. Analysons rapidement quelques exemples :

• La violence gratuite
Décrite par Maurice Berger, elle trouve son origine dans l’esprit clanique et l’atrophie du sens moral. L’esprit clanique est une vision du monde divisant l’humanité entre membres du clan et ennemis. L’atrophie morale est largement due à une éducation défaillante (violences conjugales, absence de lien entre faute et punition, etc.). Comme cette pulsion de violence gratuite nous est à peu près étrangère, on lui cherche souvent des causes « intellectuelles », des raisons : protestation contre l’injustice, sentiment d’être rejeté par la France, etc.

Exemple de rapport communautariste à la vérité

• Le rapport communautariste à la vérité
L’aveuglement face à cette attitude est moins excusable car il s’agit d’un travers universel : tout un chacun a tendance à croire les faits qui confirment ses a priori. Cependant, peut-être parce que nous nous croyons – à tort – irréprochables, peut-être parce qu’une longue tradition intellectuelle nous a fait respecter l’argumentation rationnelle et l’approche scientifique, il nous semble incongru qu’une idée fausse puisse être volontairement défendue. Nous négligeons ainsi le danger du repli communautaire autour de récits historiques totalement fantasmés comme ceux défendus par les intellectuels prétendument « afro-centristes » : mythe de l’Egypte « nègre », théories étymologiques fantaisistes identifiant des origines racistes à tout le vocabulaire français, etc.

• La valorisation de l’oppression
L’aveuglement face à cette mentalité nous vient de l’habitude de l’examen de conscience. Celle-ci, trop souvent dévoyée en repentance incessante, est bonne en son principe : il est bon de savoir reconnaître ses fautes, pour s’améliorer. Notre ethnocentrisme nous a cependant fait oublier que cette habitude était une exclusivité occidentale. Nous ne voyons pas ceci : que les peuples ou les minorités rancuniers, qui reprochent à l’envi à l’Occident l’esclavage ou la colonisation, ne sont pas factuellement ignorants des « crimes » de leurs ancêtres (traites musulmanes, impérialisme ottoman, conquêtes peules, etc.) ou de leurs crimes actuels (persécution minorités religieuses, impérialisme néo-ottoman d’Erdogan). Ils en sont parfois fiers et ne les considèrent pas comme des crimes. Il n’est pas question de révolte face à l’injustice mais de honte et de fierté : honte d’avoir été vaincu, fierté d’avoir vaincu.

• La volonté belliqueuse
L’aveuglement vient ici plutôt d’une bienveillance viciée. Nous prenons l’inconscience de l’acte de confiance aveugle pour de la grandeur d’âme. Nous refusons donc de voir que certains groupes ou certaines idéologies sont déjà en guerre contre nos valeurs : les prétendus antifas, qui veulent la destruction des institutions, les impérialistes islamiques, qui veulent la soumission du monde, etc. Aussi, comme aux auteurs de violences gratuites, nous leurs inventons des raisons ou comprenons de travers leurs revendications : nous croyons qu’ils veulent leur place dans notre société, alors qu’ils souhaitent sa disparition ou sa soumission.

L’aveuglement face à ces différentes attitudes nous empêche donc de repérer les tendances qui menacent la cohésion sociale et de leur apporter une réponse adaptée. Ainsi, plutôt que d’emprisonner les auteurs de violences gratuites dès la première agression, plutôt que de défendre fermement la vérité historique, plutôt que de lutter sans complexe contre des idéologies radicalement contraires aux principes des sociétés occidentales, nous faisons des concessions. Nous faisons des concessions car nous croyons que les attitudes contre lesquelles nous luttons sont motivées par des raisons honnêtes. Nous ignorons un instinct humain fondamental, auquel nous consacrerons un jour un article : l’instinct de prédation. Or toute personne qui a vécu à la campagne le sait : lorsqu’un chien vous fonce dessus, la dernière chose à faire est de vous comporter comme une proie.

Le futur : l’illusion d’immortalité

Le troisième aveuglement – empêchant de prendre la mesure des dangers menaçant la société – porte sur notre vision de l’avenir. Il n’est évidemment pas possible de prévoir l’avenir avec certitude.  Une décision politique responsable ne peut cependant se prendre sans considération des conséquences possibles et probables à long terme. Or le débat public révèle différentes erreurs de raisonnement faussant cette réflexion dont deux nous semblent essentielles.

La première erreur est l’insensibilité aux signaux faibles. Cette indifférence est en partie liée à la posture morale (on ne veut pas passer pour paranoïaque) mais également à la logique du discours médiatique : les débats ne portent que sur des faits d’actualité spectaculaires. Il fallut ainsi attendre les premiers attentats, pour que l’inquiétude quant à l’islamisation de certaines parties de la société devienne audible. Avant cela Les Mosquées de Roissy, de Philippe de Villiers, faisant ricaner. De même, les dérives actuelles violentes et racistes du prétendu antiracisme s’étaient déjà révélées avec clarté en 2017, au sein de l’université d’Evergreen (voir notre article La violence à la légère). Il leur fallait une expression plus spectaculaire pour entrer dans le débat public : la destruction des statues le permit finalement.

La seconde erreur, plus fondamentale, est l’ignorance de l’effet de la succession des générations. La réflexion politique est largement biaisée par l’illusion d’immortalité. Nous croyons qu’il suffit de convaincre aujourd’hui les habitants de la France de se tolérer les uns les autres pour préserver la paix civile à long terme. Or nous mourrons, nos enfants nous succèderont et leurs idées ne seront pas les nôtres. La prise en compte de ce fait essentiel est indispensable à la prise de décision politique concernant l’émergence de communautés raciales, ethniques ou religieuses : qu’elles vivent aujourd’hui en paix ne signifie pas nécessairement que leurs descendants feront de même. Le rôle des responsables politiques n’est pas d’inciter chacun à refouler aujourd’hui ses rancunes mais d’empêcher que s’installent les conditions ethnosociologiques de conflits futurs.

***

La pensée antiraciste est ainsi, depuis un demi-siècle, triplement aveuglée. De sa lecture du passé, elle est incapable de tirer des leçons car elle résume tout conflit social à la méchanceté de l’un des groupes et rejette fermement l’analyse des conditions d’éclatement des conflits. De sa vision du présent, elle ne peut tirer de diagnostic juste car, aveuglée par un ethnocentrisme radical, elle est incapable de penser la différence : elle croit apaiser les tensions en renonçant aux valeurs et aux mœurs qui, précisément, fondaient son idéal antiraciste. Le futur, enfin, est embrumé par une illusion d’immortalité : il semble suffire d’inciter les gens à la tolérance aujourd’hui pour assurer la paix civile éternellement or nous mourrons et la paix civile ne dépendra pas, à long terme, de nos illusions bienveillantes mais des conditions démographiques et politiques, que nous aurons léguées à nos enfants.

Ce triple aveuglement, nous empêche ainsi, intellectuellement, de prendre en compte la fragilité de l’ordre social, tout comme le biais de labellisation décrit dans l’article précédent, nous empêchait de considérer les souffrances réelles des personnes. Leur remise en question sera néanmoins difficile car les biais ne sont pas seulement intellectuels mais moraux : le sens de la responsabilité politique a largement laissé place à la posture morale. Il nous faut donc prendre conscience de notre rapport vicié à la morale en politique. Sans cet effort, la remise en cause des erreurs de l’antiracisme restera inhibée par des scrupules moraux injustifiés, comme nous le verrons dans le prochain article de notre dossier : « L’hégémonie de la posture morale ».

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