L’enrobage

Nous inaugurons ici un nouveau type d’article : les études de texte. D’un format plus court la plupart du temps, elles se proposeront d’étudier différentes contributions au débat public, afin de mettre en lumière divers types d’argumentation fallacieuse. Les termes de « tromperie » ou de « mensonge », auxquels nous avions d’abord songé pour intituler cette rubrique, ne nous semblent finalement pas tout à fait pertinents car le plus inquiétant, dans tous les textes que nous découvrirons, est que leurs auteurs ne sont probablement pas toujours conscients de leurs propres sophismes. « Le problème n’est pas que les gens ne sachent plus penser : ils ne savent plus ce que ‘penser’ veut dire. »[1]

L’article que nous lisons aujourd’hui est une tribune publiée dans Libération par deux historiens visiblement militants, Sébastien Ledoux et Aurélia Michel. Elle nous fait découvrir une méthode argumentative que nous appellerons « l’enrobage » et qui consiste en un magma de références érudites mal maîtrisées, éventuellement liées par des conjonctions purement formelles (des donc tombés du ciel). Son but n’est ni d’éclaircir le propos par l’illustration ni de le prouver par des exemples mais, d’une part, de détourner l’attention du lecteur et d’étoffer artificiellement un texte très pauvre sur le fond et, d’autre part, d’impressionner le lecteur et d’apporter à la « thèse » centrale du texte le seul soutien de l’argument d’autorité.

Une idée imprécise

« La violence des coups et des mots est issue de notre histoire coloniale ». « Le déchaînement de violence […] et le terme ‘sale nègre’ plongent dans les limbes du XVIIe siècle »

Les « limbes ». Ce lieu théologiquement incertain n’est pas plus clair à la pensée philosophique ou au bon sens. Disons-le sans détours : affirmer qu’un événement « plonge dans les limbes » d’un siècle quelconque n’a pas de sens précis. Cette formule, qui se veut poétique, masque sans doute une pensée trop vague pour être exprimée en termes plus terre à terre : il y aurait une sorte de lien entre l’esclavage dans les Amériques françaises d’il y a quatre siècles et une interpellation musclée aujourd’hui, en métropole. De quelle nature ce lien est-il ? Peut-être la suite de l’article nous l’apprendra-t-elle… Voyons cela.

Un faux éclaircissement des concepts

« Ces faits constituent ce que le philosophe Saint Augustin donnait comme définition de la mémoire : un présent du passé. »

Cette phrase se présente comme un éclaircissement de la nature du lien vague évoqué plus haut or il ne précise aucunement l’idée des auteurs. En effet, il s’agit, chez Saint-Augustin, d’une méditation sur la nature du temps : ni le passé ni le futur n’existent mais uniquement le présent. Le passé n’existe qu’au présent, en tant que souvenir. (Confessions, L. XI, XVIII, 23). On comprend aisément que cette réflexion métaphysique n’a pas le moindre rapport avec ce que l’article lui fait dire et il est absolument impossible qu’un lecteur de Saint-Augustin puisse sincèrement le croire. Que vient donc faire ici cette référence philosophique ? Sans nous risquer à un procès d’intention, considérons ses effets sur le lecteur :
• Elle entoure à ses yeux les auteurs d’un halo de respectabilité qui leur permet d’affirmer, d’autorité, des idées sans les justifier,
• Elle laisse entendre que le concept flou qui constitue la thèse centrale de l’article, cette sorte de lien entre l’esclavage des Amériques et l’interpellation musclée de Michel Zecler, a déjà été étudié par un philosophe reconnu et n’a donc pas besoin d’être éclairci.
En un mot, loin d’aider le lecteur à donner un sens précis au lien mentionné par les auteurs, cette référence n’a pour effet que de le persuader que ce sens est très clair pour des gens plus intelligents que lui. Elle détourne son attention, elle l’humilie : elle le décourage de penser.

Une fausse démonstration

« Cette disposition des corps noirs et ce langage ont été encadrés par un droit dérogatoire qui ne s’appliquait que dans les colonies […] Nous sommes en 2020, loin dans le temps de ce système dérogatoire colonial. […] Dans le contexte actuel, nous constatons que ces pratiques […] se poursuivent. »

Le long détours historique et géographique à travers un passé du bout du monde, qui constitue l’essentiel de l’article, donne au lecteur le sentiment d’une analyse scrupuleuse de la continuité historique de la violence raciste de l’État français du XVIIe siècle à nos jours. À y regarder de plus près, cependant, qu’y trouve-t-on ? Un développement très général sur des références historiques connues de tous, puis, subitement, un saut dans le temps et l’espace : « Nous sommes en 2020, […] ces pratiques […] se poursuivent ». Cette continuité, exprimée par « se poursuivent » est la thèse principale du texte. C’est elle, qui doit être démontrée. Elle ne le sera jamais. Le long récit historique qui précède tendrait même à l’invalider : la France n’a jamais pratiqué l’esclavage sur son sol et les lois dérogatoires qui l’autorisaient dans ses colonies ont été abolies depuis longtemps.

L’article cherche pourtant à faire passer ce détour historique pour une preuve : « Nous constatons que ces pratiques […] se poursuivent ». Or que constatons-nous ? Qu’il y a eu de l’esclavage et du racisme il y a plusieurs siècles dans les Amériques françaises et qu’un producteur a été violemment interpellé récemment, en métropole. Le lien entre les deux, qui est la thèse centrale de l’article, n’est pas de l’ordre du constat et attend toujours sa preuve.

Conclusion : une argumentation trompeuse

Le type d’argumentation utilisé dans cet article n’a ainsi pour effet ni de clarifier l’idée centrale des auteurs, qui demeure très floue, ni de la démontrer : elle ne fait que l’enrober de références historiques éculées et des citations mal maîtrisées, qui détournent l’attention du lecteur peu attentif et justifient l’usage de l’argument d’autorité.

Le ton pédant de l’article donne ainsi l’illusion d’une argumentation qui n’arrive en réalité jamais pour finalement répéter le mensonge habituel des indigénistes, qui sert leur projet séditieux : que l’État français est profondément raciste et bafoue quotidiennement les libertés fondamentales des noirs.


[1] Je n’ai jamais réussi à retrouver l’auteur de cette phrase dont je sais simplement qu’il n’est pas moi. Si vous en connaissez l’origine, n’hésitez pas à le dire en commentaire.

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