Joyeux Noël !

L’Adoration des bergers, Murillo, 1668

Ce qu’il reste à sauver

Comme nous le verrons au fil de notre dossier sur le conservatisme, ce courant de pensée se caractérise par la conscience aiguë de la fragilité des divers équilibres sur lesquels reposent les sociétés : économiques, politiques, géopolitiques, sociologiques, démographiques, culturels… Le propre de ces équilibres étant précisément, par leur complexité, leur caractère incompréhensible, il est naturellement très compliqué de mesurer l’importance de chacun des éléments qui les composent et c’est souvent le cœur léger que nous détruisons, un à un, les fondements d’un monde peut-être perfectible mais qu’à bien y penser nous aimons tant.

Nous ouvrons par ce texte un dossier sur ces impondérables. À cause, précisément, de cette incompréhensibilité, les différentes évocations que nous proposerons paraîtront souvent décevantes à des esprits trop entiers, soucieux de n’accorder d’intérêt qu’à des vérités en apparence rigoureusement démontrées. Nous ne pourrons pas leur donner tort : dans les différents textes que nous évoquerons, nous trouverons parfois des intuitions peu étayées, des arguments de convenance, voire des rêveries poétiques. Nous essaierons alors de les compenser par des justifications plus pointilleuses ou la mise en lumières de leurs limites argumentatives mais ces limites mêmes serviront, en un sens, notre propos : le propre de la tournure d’esprit conservatrice n’est pas la rigide obsession de la « muséification » d’un folklore, que viendrait appuyer de fausses certitudes sur l’ordre du monde, mais une certaine inquiétude face à la destruction insouciante de détails sur lesquels, peut-être, repose notre civilisation.

Ce que nous est Noël

Chaque année, en France, renaît le débat sur les crèches de Noël et le maintien des fêtes chrétiennes dans une société laïque. La principale faiblesse de la position « laïciste » nous semble être l’absence de réflexion anthropologique, qui, des Lumières françaises à Mai 68 et à leurs héritiers actuels, caractérise une pensée ingrate : volontairement ignorante de sa dette intellectuelle et morale. Convaincus d’être à l’origine de leurs représentations mentales, persuadés que leur morale n’est fondée que sur leur raison (nous verrons une autre fois en quoi cette hypothèse nous semble intenable), ses tenants croient que leurs idées seront renforcées d’être coupées de leurs racines.

Le court extrait que nous présentons ici est tiré de L’Homme éternel, de G. K. Chesterton, extraordinaire condensé de l’histoire de l’humanité, vue de l’angle de ses pérégrinations métaphysiques. Après avoir présenté, de l’humanité préchrétienne, la profonde dignité des mythologies païennes et leur inévitable perversion, Chesterton ouvre sa deuxième partie sur la scène de la Nativité et son importance dans la vision du monde des Occidentaux : cette scène improbable ne nous semble d’une évidente simplicité que parce que, chrétiens ou athées, nous avons grandi avec elle :

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G. K. Chesterton

« L’agnostique ou l’athée dont l’enfance a connu de vraies nuits de Noël associera pour toujours, que cela lui plaise ou non, deux idées que les hommes, pour la plupart, considèrent comme contradictoires : l’idée d’un nourrisson et celle de la puissance inconnue qui soutient l’univers. Son imagination les rapprochera toujours alors même qu’il ne comprendra pas pourquoi. La simple image d’une mère et de son fils aura toujours à ses yeux une saveur religieuse et le nom terrifiant de Dieu gardera à ses oreilles une sonorité douce et attendrissante.
« Or cette association d’idées n’a rien d’évident : elle ne se serait imposée ni à un Grec ni à un Chinois, fût-il Aristote ou Confucius. Il est aussi peu naturel de fêter Dieu dans un enfant que de lier le cours des astres aux cabrioles d’un chaton. Noël ne nous semble aller de soi que parce que nous sommes chrétiens et que nous demeurons psychologiquement chrétiens même si nous cessons de croire. »

Ce que nous pleurerions

Comment ne pas poser un regard inquiet sur la légèreté avec laquelle des « libres-penseurs », aujourd’hui d’un conformisme confondant, envisagent la disparition d’une imagerie peut-être aussi essentielle aux fondements inconscients de la pensée occidentale ? L’attention à la personne humaine dont aucune considération holistique ne parvient à soustraire totalement la dignité, à laquelle ces progressistes sont sincèrement convaincus d’être attachés et qui est si proprement occidentale, peut-elle être tout à fait étrangère à l’intuition partagée qu’un petit enfant pût un jour enfermer tout l’amour d’un Dieu soucieux de chacune de ses brebis ? À l’idée qu’un Roi pût choisir de descendre parmi ses sujets pour s’en faire connaître, les aimer et, bientôt, les sauver chacun par le don de son corps brisé…

Il serait inconséquent, le matin de Noël, de vanter l’imagerie de la Sainte Famille, tout en préférant à la nôtre la rédaction d’articles politiques. Aussi nous arrêterons-nous ici pour cette année, non sans avoir souhaité à nos fidèles lecteurs un saint et joyeux Noël.

À l’année prochaine,

Un Regard inquiet

L’adoration des bergers, Rembrandt, 1646

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