L’impérialisme objectif

Deux affaires récentes soulèvent la question du rôle de certains musulmans dans l’imposition de normes sociales islamiques. Dans les deux cas, les coupables se défendent d’avoir voulu imposer la Charia et certains journaux reprennent leur ligne de défense pour dédouaner l’islam. Pourtant, tout en affranchissant effectivement les coupables d’une volonté impérialiste, cette ligne pose une question de fond concernant l’islam : si celui-ci doit inspirer la méfiance, c’est précisément parce qu’il n’a pas besoin de la volonté belliqueuse de ses fidèles pour imposer progressivement sa loi. La compréhension de ce mécanisme d’impérialisme objectif permettrait d’aborder avec liberté ce sujet sensible, tout en conservant la nécessaire bienveillance vis-à-vis des individus.

Des responsables non-coupables

Le polémiste Éric Zemmour a récemment été violemment interpellé dans la rue par un jeune youtubeur, qui s’est ensuite vanté, à visage découvert, de lui avoir craché dessus. Quelques jours plus tôt, le douloureux souvenir de l’affaire Marin était ravivé par la remise en liberté précoce de l’agresseur. La première agression, verbale, est évidemment moins grave, sur le plan moral, que la seconde, physique, qui a marqué à vie un jeune homme courageux. Nous croyons pourtant pertinent de les rapprocher car les coupables, dans leur défense, ont utilisé deux arguments communs :

  • J’ai perdu mes moyens,
  • Je n’agissais pas au nom de l’islam.

À la suite de l’affaire Marin, certains journalistes ont utilisé le second argument pour contester l’idée d’un rôle de l’islam dans cette agression. Ainsi, le « Fact Checker » de Libération, pour réfuter l’existence d’une « police de la Charia » rapporte que, « à aucun moment, la religion ne s’est invitée dans les débats ou la procédure judiciaire ».

Bien que l’on puisse, au minimum, accuser de légèreté un « vérificateur » dont la seule source en faveur de l’accusé est une déclaration de l’avocat de la défense, on peut lui supposer une certaine bonne foi. La virulence parfois excessive de la « fachosphère », exaspérée par l’inaction d’un peuple qui se soumet en silence, induit probablement ces journalistes à croire qu’il ne s’agit pas d’un débat d’idées mais d’un combat de la raison contre la haine. On peut, dès lors, comprendre leur empressement à nier le lien entre ces agressions et l’islam : il est probable, en effet, que ni l’agresseur de Marin ni celui d’Éric Zemmour n’appartiennent consciemment à une « police de la Charia ».

L’islam, un « impérialisme objectif »

La bienveillance de ces journalistes les empêche cependant d’observer un phénomène capital : quelle que soit leur volonté intime, ces deux jeunes hommes, factuellement, agressent ceux qui, par l’affichage de leur sexualité ou par l’expression de leurs idées, refusent de se soumettre à la loi islamique. Bien qu’ils ne se pensent pas membres d’une « police de la Charia », ils agissent comme si c’était le cas et font exister cette police sans le savoir : s’ils n’en sont pas des membres subjectifs, ils en sont des membres objectifs. Ce concept de participation « objective » au projet d’islamisation, ou « d’impérialisme objectif », devrait être au cœur des débats sur l’islam car il est précisément ce qui rend ce corpus juridico-culturélo-religieux (plus simplement : « civilisationnel ») dangereux : malgré la bonne volonté réelle d’un grand nombre de musulmans, l’islam est un outil extrêmement puissant de contrôle social, transformant ses membres, malgré eux, en agents impérialistes.

Il conviendra, dans de prochains articles, d’illustrer cette caractéristique de l’islam par des exemples précis et d’en explorer plus profondément les racines. Contentons-nous ici d’en décrire les grandes lignes. Trois éléments nous semblent déterminants, qui caractérisent l’islam en général et déteignent, dans une plus ou moins grande mesure, sur la psychologie des individus musulmans :

  • L’intolérance : toute insoumission à l’islam est une provocation,
  • La certitude constante d’être dans son bon droit : l’islam n’a pas de tort,
  • La paranoïa, conséquence des deux premiers : il est des agressions partout où les hommes ne sont pas soumis à l’islam et tout le malheur des musulmans vient des incroyants.

Ces traits sont ici décrits dans leur expression la plus extrême. Cette influence varie évidemment en intensité d’un individu à l’autre. À cause de ces caractéristiques culturelles, le fidèle musulman ou, plus largement, l’individu imprégné de culture islamique, est poussé au ressentiment et à l’intolérance. Il vit une agression permanente et, peu habitué à se remettre en question, croit qu’on lui en veut injustement. Les reculades des peuples d’accueil n’apaisent jamais que temporairement cette crainte car elle procède d’une perception faussée de la réalité. Ainsi l’agresseur du jeune Marin et celui d’Éric Zemmour ont-ils sans doute réellement « perdu leurs moyens » face à ce qu’ils considéraient comme des agressions : l’expression d’une sexualité déviante d’une part, celle d’une pensée hostile d’autre part.

Contre la posture morale : déculpabiliser la critique

Face à cet « impérialisme objectif », les élites culturelles occidentales capitulent progressivement mais elles le font, elles aussi, sans le savoir, dans une attitude de « soumission objective ». On peut comprendre et l’on pourrait en partie excuser cette trahison « objective » de nos élites car elle repose en partie sur de bons sentiments : la réelle bienveillance et la peur de l’injustice. Constatant que de nombreux musulmans sont très sympathiques et sincèrement attachés à la concorde entre les hommes, ils ont peur de commettre une injustice en s’en prenant (intellectuellement) à l’islam. Cette bienveillance est la bienvenue dans les relations interpersonnelles : on peut légitimement éviter un sujet qui fâche pour ne pas vexer un invité. Elle vient cependant parasiter la réflexion sociologique et politique, qui ne devrait juger les idées que sur leur valeur de vérité et non sur leur caractère supposément choquant. Nous pensons identifier trois vices, à l’origine de la perversion de cette bienveillance, qui peuvent expliquer l’aveuglement qu’elle entraîne.

  • La posture morale : la réflexion ne sert plus à construire une compréhension plus fine de la réalité mais à se positionner dans le camp du bien.
  • La peur physique : on cède plus facilement aux communautés dont on a peur, donc à celles qui sont les plus violentes.
  • Le racisme paternaliste : on ne parle avec sincérité qu’à un ami que l’on respecte. On ne prend pas cette peine avec une personne dont le sort nous est indifférent ou que l’on croit radicalement incapable de se remettre en question.

Cette bienveillance viciée est malheureusement désastreuse pour la paix sociale car elle alimente progressivement l’incompréhension mutuelle entre les musulmans et les sociétés d’accueil. En refusant d’exiger officiellement le moindre effort d’assimilation, on conforte les musulmans dans leur certitude d’être irréprochables : s’ils ne sont pas perçus comme appartenant à la société d’accueil, c’est par la faute de cette société. Ils sont confortés dans l’idée qu’ils vivent dans un environnement hostile et qu’ils n’ont de défense possible que le repli communautaire. C’est un cercle vicieux. De l’autre côté, la société d’accueil comprend de moins en moins la « mauvaise foi » de ses hôtes, qui semblent manquer de reconnaissance, alors qu’elle consent à un nombre croissant d’accommodements.

Contre ces tendances trompeuses qui pervertissent la bienveillance, il faut, pour aborder avec justice et vérité la question de l’islamisation, séparer la haine individuelle (à endiguer) du jugement sociologique et politique (dont on doit pouvoir discuter librement). Le concept d’« impérialisme objectif » peut nous y aider car il permet de distinguer les individus des conséquences de leurs actes : si le système civilisationnel islamique fait des musulmans des agents impérialistes à leur insu, il ne faut pas les haïr mais les plaindre ! Dès lors, on est armé pour lutter contre les causes psychologiques de la soumission des sociétés occidentales :

  • Il n’est pas malveillant vis à vis des musulmans de critiquer l’islam et de dénoncer ce qui, dans leurs comportements, fait avancer l’impérialisme islamique.
  • L’islam est un système impérialiste : prendre sa défense de façon inconditionnelle n’est pas une posture chevaleresque mais pusillanime.
  • Ce n’est pas respecter les musulmans que de leur parler comme à des ivrognes (ceux qui importunent dans un wagon de métro et dont, gêné, on détourne le regard car on sait qu’on ne pourra pas les raisonner).

Vers un débat apaisé mais franc

La difficulté posée par le débat sur l’islam vient ainsi de la rencontre de deux déformations intellectuelles. D’une part, les individus de culture ou de religion islamique développent une sensibilité à fleur de peau, leur faisant considérer comme des provocations les violations de la loi islamique. D’autre part, les élites occidentales, n’étant plus capables de juger par elles-mêmes du bien-fondé de leurs idées, en trouvent un indicateur dans la violence de la réaction de chaque communauté. Elles croient donc bien agir en se soumettant petit à petit aux communautés les plus virulentes. Ces deux tendances créent un cercle vicieux qui menace la paix sociale en faisant monter l’incompréhension entre les sociétés occidentales et leurs hôtes musulmans. Ces derniers sont incités par les discours publics à ne pas s’intégrer et à considérer comme une injustice la méfiance que leurs comportements suscitent.

Ce débat souffre ainsi d’un vice que nous pensons avoir identifié : la confusion entre la responsabilité morale et l’analyse sociologique. Les discours xénophobes comme antiracistes tendent à invoquer une responsabilité morale collective (celle des musulmans ; celle des Occidentaux) pour expliquer des phénomènes sociologiques. Le dialogue est alors rompu, dans un « jeu à somme nulle » dont le but est de déterminer qui est coupable et qui est victime.

Le concept « d’impérialisme objectif » peut être une réponse pertinente pour sortir de cette impasse. En proposant de réfléchir aux actes et à leurs conséquences, plutôt qu’à la responsabilité morale, il permet de concilier la lucidité et la bienveillance. Il évite ainsi le retour à la désignation d’« ennemis objectifs », tendance des régimes totalitaires décrite par Hannah Arendt et qui semble se dessiner à nouveau. Nous croyons ainsi qu’un discours ferme mais juste peut encore apaiser les tensions. La défense penaude de l’agresseur d’Éric Zemmour prête à sourire mais donne une raison d’espérer : il suffit parfois de dire gentiment à quelqu’un qu’il est allé trop loin pour qu’il l’admette et se reprenne.

5 commentaires sur « L’impérialisme objectif »

  1. Très bon article, notamment la deuxième partie. J’aime voir votre attachement à la nuance et l’analyse. Il devient difficile de trouver des gens qui croient « qu’un discours ferme mais juste peut encore apaiser les tensions ». Merci de n’être ni un Zemmour, ni un progressiste, ni un indigéniste et de vous situez dans ce qui me semble être un juste milieu.

    Je voudrais tout de même émettre une petite critique quand à cette idée d’être inconsciemment membre d’une police de la charia. Cette phrase résume bien votre pensée :
    « Bien qu’ils ne se pensent pas membres d’une « police de la Charia », ils agissent comme si c’était le cas et font exister cette police sans le savoir »

    Je comprends où vous voulez en venir et l’islam a évidemment une dimension politique. Mais par exemple, des français d’origine magrébine qui sont contre le mariage homosexuel sont-ils pour vous des membre inconscient de cette police ? Ce qui les amène être contre est certes leur culture arabo-musulmane mais quand est-il donc des catholiques étant contre le mariage pour tous ? Ce que je veux dire c’est que je vois plus, dans le cas de l’agression de Marin, une opposition entre des cultures. On peut tout de même vous donnez raison car en effet la culture arabe est intrinsèque à l’islam.

    Au final je ne vous contredit pas mais je voulais quand même apporter cette petite nuance et ce questionnement qui m’est venu en débutant la lecture de votre article.

    Petite correction au passage : la demande de remise en liberté a été rejetée.

    Dernière chose : Comment peut-on accéder aux anciens articles ? Pour celui-ci, j’ai du passer par twitter.

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    1. Merci beaucoup pour votre commentaire. Enchanté que le souci analytique plaise ! Il a un défaut : il empêche de développer des exemples (trop longs, ils s’intègrent mal au le fil de l’argumentation). Le site devrait être réorganisé dans les prochaines semaines et des articles plus courts pourront servir d’annexe pour étayer l’argumentation des articles principaux.

      Votre exemple des Français d’origine maghrébine contre le mariage homosexuel n’entre a priori pas dans le cadre de « l’impérialisme objectif » car
      – Ils participeraient à un débat qui aurait existé sans eux dans la société française,
      – Ils défendraient une position qui aurait existé sans eux dans la société française,
      – Ils seraient en plus dans le camp « conservateur » donc ils n’imposeraient pas un changement,
      – Enfin et surtout, la logique de l’impérialisme objectif décrite dans l’article concerne un cercle vicieux assez spécifique, lié à la rencontre du sentiment de persécution favorisé par l’islam et du sentiment de culpabilité occidental. Il ne s’arrête jamais car le sentiment de persécution et celui de culpabilité sont largement infondés et cherchent toujours de nouvelles justifications : une fois que le pays d’accueil a cédé sur quelque chose, une autre revendication apparaît. Dans l’exemple du mariage pour tous, aucun de ces deux moteurs ne semble jouer.

      A fortiori, ce ne serait pas une participation à une police islamique (qui n’est qu’une des armes de l’impérialisme objectif) car il n’y aurait pas d’intimidation personnelle.

      Effectivement pour l’agression de Marin, il s’agit, dans l’esprit de l’agresseur, d’une simple opposition de cultures car il n’a pas forcément conscience d’être un agent de l’impérialisme islamique. Cependant, objectivement, il agit comme membre d’une police islamique.

      Pour accéder aux anciens articles, pour le moment, il faut ouvrir un article depuis la page d’accueil, descendre jusqu’au bas de la page et cliquer sur « article précédent ». Quand le site aura été réorganisé, il devrait y avoir une page d’archives, dans l’idéal avec un classement thématique. (Mais le site est récent et seuls quatre articles ont été publiés pour le moment, cinq ce soir, si tout va bien.)

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